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Au coin du feu, Pokhara.

I. On ne part jamais pour les bonnes raisons

Pokhara.

La ville qui fermait le trek. La ville qui avait offert à Mira sa dernière leçon, la plus cruelle, la plus importante aussi.

C’est ce qu’elle se disait aujourd’hui. À l’époque, elle n’avait rien vu.

Elle avait choisi cette guesthouse magnifique, suspendue sur les hauteurs de la ville avec une vue imprenable sur le lac, pour une seule et bonne raison : l’ashram. 

Depuis qu’elle avait débuté le yoga deux ans auparavant, elle rêvait de se rendre dans l’un de ces temples qui peuplaient les récits initiatiques, ses romans préférés.

Quand elle sut qu’ils allaient passer quelques jours dans une grande ville, elle chercha si ce rêve était à portée de main. Et il l’était.

À cette période, Mira ne savait pas encore ce qu’elle cherchait. Elle savait seulement qu’elle n’en pouvait plus d’être coupée en deux.

Le jour, elle gérait des process, des clients, des délais, avec cette efficacité qui rassure tout le monde sauf celle qui l’incarne.

Le soir, elle rêvait d’une vie plus lente, plus tendre, plus vivante. Une vie où elle ne serait pas seulement celle qui tient, organise, absorbe.

L’ashram devait servir à cela : réunir les deux femmes en elle. 

Et puis, cette ascension des Annapurnas entrait parfaitement dans le plan de vie ordonné qu’elle avait tracé.

Elle voulait une nouvelle fois se prouver qu’une personne qui savait où aller parvenait toujours à bon port.

Elle croyait avoir choisi Pokhara. En réalité, c’est Pokhara qui allait la choisir. Et lui apprendre qu’un port ne se laisse jamais totalement domestiquer.

II. La maison aux coussins colorés

En arrivant à la guesthouse, elle dut d’abord affronter l’ire de son conjoint. Après dix jours d’un trek éreintant, il ne comprenait pas pourquoi Mira avait choisi un lieu aussi excentré de tout. La proximité d’un ashram lui faisait le même effet qu’une robe en dentelle à un ours. Surtout, il ne s’attendait pas à devoir encore marcher plus de trois kilomètres, midi et soir, pour trouver de quoi se restaurer.

Oui, la guesthouse ne fournissait que le petit-déjeuner, comme cela était bien précisé sur le site internet et rappelé lors de la confirmation, disait la propriétaire dans un anglais impeccable.

Mira n’avait pas fait attention. Ou peut-être n’avait-elle pas voulu y prêter attention. Elle détestait la logistique. C’était d’ailleurs le seul hébergement qu’elle avait pris la peine de réserver. Réaliser un rêve en valait bien la chandelle.

Le premier soir, après plus de sept heures de bus, Mira et Florenzo se munirent chacun de leurs lampes frontales, de leurs chaussures de trek, et descendirent la colline à la recherche du restaurant le plus proche, un lieu qui, selon l’application de Florenzo, se situait à 1,7 kilomètre.


Sur la route, bien avant d’arriver à destination, ils remarquèrent une maison avec une terrasse sur laquelle reposaient cinq coussins de couleurs différentes, installés en cercle. Un peu plus bas, un boui-boui bondé de locaux laissait s’échapper une forte odeur d’épices et de sueur.

Les ampoules accumulées par Florenzo le faisaient affreusement souffrir, mais il insista : ce soir-là, il fallait trouver un vrai restaurant, un lieu où il pourrait manger, et non pas seulement se nourrir. Cela faisait dix jours qu’il se contentait de riz, de lentilles et de légumes. Il avait envie d’un plat différent, de saveurs connues, d’une dose d’épices raisonnable. Surtout, il avait envie d’un petit plaisir sucré à la fin du repas, pour célébrer tous les kilomètres avalés en dix jours, malgré les ampoules, la chaleur, le froid et le dénivelé.

Après de longues minutes de marche qui semblaient interminables, ils trouvèrent enfin leur bonheur et trinquèrent à leur voyage avec des mojitos. La soirée, qui avait mal commencé, prit alors une allure de fête. 

Jusqu’au chemin du retour et son kilomètre sept de montée.

Sur la route pour retourner à la guesthouse, un mystère se leva. La terrasse aux coussins colorés qui les avait tant intrigués était maintenant habitée par des visages. Un couple de leur âge, un couple bien plus âgé, ainsi qu’un petit garçon riaient, chantaient et dansaient autour d’un immense brasier.
Ils passèrent devant la scène avec un mélange de tendresse et de remords.

Dans son lit, plus tard, Mira sentit la culpabilité monter. La honte d’avoir dépensé tant d’argent dans un restaurant à touristes pendant que des familles népalaises vivaient dans la pauvreté.

Le lendemain, rebelote : ils enfilèrent leurs frontales pour ce que Florenzo appelait leur « expédition manger ». Cette fois, Mira insista pour tester le boui-boui bondé. Florenzo céda.

Et sur le chemin du retour, quelque chose se produisit.

Le jeune homme qu’ils avaient croisé la veille s’approcha d’eux en criant :
« You, you, come, come in. Sit with my family near the fire, please. »

Mira et Florenzo se regardèrent. Elle lut un non dans les yeux de son compagnon, mais elle s’assit.

III. Baisser les yeux

Peu à peu, les langues se délièrent. Puis, soudain, Sahil disparut dans la maison, ou plutôt dans l’une des deux pièces au toit de tôle qui les abritaient tous les cinq. 

À son retour, il avait une bouteille à la main, un alcool fait maison. Mira et Florenzo échangèrent un regard. Ils avaient lu des témoignages d’Occidentaux drogués, escroqués, volés. Ils avaient regardé cette série où un Français droguait et tuait des touristes pour leur dérober leur identité. Florenzo but. Mira déclina poliment.

Le lendemain, elle allait passer la journée à l’ashram et il était précisé qu’il ne fallait pas boire la veille et faire attention à son hygiène de vie.

Le lendemain, elle se leva à six heures trente pour assister au premier rituel, avant d’enchaîner les cours de yoga.

Devant elle, des dizaines d’Occidentaux venus des quatre coins du monde patientaient en ligne droite devant les salles d’eau pour un rituel de purification. Ils avaient ce regard, le regard de ceux qui, comme elle, étaient en quête de quelque chose de vivant. Ils vivaient ensemble, mais ne se parlaient pas, ne se regardaient jamais dans les yeux, habitaient côte à côte sans se toucher.

Mira le comprit lorsque le gourou la reprit à cause de son regard désorienté en plein milieu de la pratique. À ce moment-là, les pieds de Mira tremblaient, son regard tentait de se fixer sur un point mais ses pensées affluaient comme si son corps refusait l’équilibre. Alors, elle s’arrêta pour regarder si les autres participants aussi luttaient avec leur corps et leurs pensées ou si elle était la seule, la seule à ressentir cela, la sensation de vivre écartelée quoi qu’elle fasse.

« Ici, le silence est d’or », dit alors le gourou en anglais en s’approchant discrètement de son tapis. « Ce silence passe aussi par le regard, qui, en se tournant vers l’intérieur… »

D’après le gourou, le regard est la porte de l’Éternel pour s’éveiller à une Vérité Supérieure et ouvrir son Cœur.

Elle ne comprenait pas cette phrase. Elle sonnait comme une danse sans chair dans son corps. Pourtant, elle obéit. Elle baissa les yeux comme on baisse une arme.

Elle chercha l’intérieur et ne trouva qu’un couloir trop étroit : des obsessions, des plans, des expériences qu’elle n’avait pas encore vécues. Autour d’elle, les corps semblaient paisibles, disciplinés, offerts. Elle se demanda si les autres sentaient, eux aussi, cette panique discrète : celle de ne jamais être à la hauteur du calme que la vie exige. Elle resserra ses doigts sur son genou pour ne pas vaciller.

Même ici, même au pied des Himalayas, elle jouait encore un rôle. 

Le soir, elle retrouva Florenzo à la guesthouse avec une sensation d’inachevé. Elle était sortie de l’ashram propre, disciplinée, presque vidée. Mais pas apaisée. Ce qu’elle était venue chercher cette paix profonde, cette réconciliation lumineuse qu’elle avait imaginée ne s’était pas produite. 

Elle avait baissé les yeux, respirée, obéi. Mais rien en elle ne s’était ouvert

IV. Ceux qui dansent


Alors elle se mit brutalement en colère, contre lui, contre cet homme qui l’obligeait à marcher, visiter, faire, alors qu’elle aurait voulu simplement s'asseoir, écouter le silence et tourner son regard vers l’intérieur.

Chacun campa sur ses positions jusqu’à l’heure fatidique de l’expédition manger, devenue rituelle.

Ce soir-là avait une saveur particulière : la famille de Sahil les avait conviés pour un dîner d’adieu. Le lendemain, Mira et Florenzo prendraient l’avion, retrouveraient leurs repères, leurs routines, leur vie effrénée. Ils allaient tenter d’effacer la sévérité des mots qui avaient transpercé leurs cœurs quelques heures plus tôt.

Ils étaient sept autour du feu. Un autre Français était là. Éric avait été convié pour la soirée.

Éric était une espèce d’homme en voie de prolifération en Asie. Un baroudeur hippie qui travaillait sans relâche pendant trois mois en France pour gagner de quoi se sentir vivant les neuf autres mois de l’année ici, au Népal.

En le voyant, le corps de Mira fit un léger mouvement de recul, un retrait imperceptible et subtil. Ce genre d’individu ne lui inspirait pas confiance. Elle trouvait ce mode de vie hypocrite, égoïste, faux. Son ressenti s’amplifia quand il parla des femmes qu’il collectionnait comme des timbres, ici comme en France.

En observant la femme de Sahil, Mira se rendit compte qu’elle n’avait pas retenu son prénom, ni celui de sa mère, d’ailleurs. Cette pensée la heurta de plein fouet. Elle n’était visiblement pas la mieux placée pour défendre le droit des femmes.

Depuis leur rencontre, elle souriait à ses femmes avec gêne, sans savoir quoi leur dire, ni quoi leur demander pour les intégrer aux conversations. Ces deux femmes étaient là, souriantes, dévouées, dociles. Elles nourrissaient le feu, apportaient les mets, remplissaient les verres, sans jamais élever la voix ni dispenser de paroles inutiles, juste ces quelques mots : You are welcome, répétés comme un mantra.

Pourtant, elles avaient ce feu. Ce souffle qui les poussait à se déhancher au rythme des braises, à chanter pour exprimer ce que les mots ne sauraient jamais formuler. Mira regardait la femme de Sahil et la trouvait infiniment libre, heureuse, vivante.

Elle avait son âge. Elle s’occupait à plein temps de sa mère malade, de son père vieillissant, d’un garçon en bas âge et d’un mari beau parleur. Pourtant, dans les yeux brûlait une flamme. Une flamme plus chaleureuse que ce feu. Une flamme que Mira avait perdue, ou n’avait probablement jamais connue.

Elle aussi aurait voulu danser ainsi et se laisser aller, pour briser ses propres chaînes intérieures, celles qui la poussaient toujours à tout vouloir contrôler. 

You should relax your muscles, let your body take the control, lui avait soufflé le gourou à l’ashram.

Mais ce jour-là, elle n’y arrivait pas, ni sur son tapis ni au coin du feu. 

Elle restait assise, immobile, en retrait. Sa danse intérieure n’avait rien d’agréable. Elle ressassait ses pensées comme on pétrit une pâte trop sèche.

D’un coup, alors que la soirée s’enfonçait dans la nuit et qu’elle commençait à bâiller, Sahil fit un signe pour qu’Éric cesse de jouer de la guitare.

Il s’approcha des flammes qui dansaient de plus en plus fort.

De sa voix grave et sensuelle, il déclara :
— Ce soir, mes amis, je vais vous raconter mon histoire.
— Il y a un an, jour pour jour, j’ai quitté ma maison. J’ai dit au revoir à ma famille, le cœur léger et rempli d’espoir. Je pensais que j’allais rencontrer mon bonheur. L’homme m’avait dit : « Si tu vas là-bas, tu gagneras dix fois plus qu’ici. Quelques années de sacrifice, et tu pourras offrir à ta famille ce que tes parents n’ont jamais réussi à avoir en une vie. »

Je regardais ma femme, mon fils. Je me disais qu’ils méritaient un peu plus de confort : une chambre rien que pour nous trois. Trois ans de ma vie n’étaient pas si chers payés pour leur offrir ce rêve. Alors, un matin, je suis parti à bord d’un camion rempli de népalais comme moi. Tout le long du trajet, nous chantions, nous riions, persuadés qu’un meilleur avenir nous tendait les bras.

Quand nous sommes arrivés, nous avons vite déchanté. Dix hommes par chambre. À peine de quoi manger pour supporter les douze heures de corvée journalière, parfois plus.

Et puis ce jour est arrivé. Ce jour où tout a basculé. Ce jour où j’ai compris le vrai prix de la liberté.

Derrière moi, un camion-toupie. Des tonnes, des litres et des litres de béton. En bas, plusieurs hommes criaient d’arrêter. On criait d’arrêter. Nous étions encore là. Mais il ne voulait rien entendre. Le chantier était en retard. Il fallait accélérer encore et encore. 

Ce jour-là, je ne sais pas pourquoi, j’ai couru. J’ai couru vite, très vite, aussi vite que j’ai pu. Et j’ai réussi à sortir.

Mais j’ai vu quatre hommes, des hommes épuisés par des journées de labeur, rester là, paralysés, incapables de réagir.

Au coin du feu, tout le monde se tut. Des larmes s’évacuaient lentement des yeux de Sahil. 

Sur les joues de Mira qui, pour une fois, n’avait rien vu venir ni contrôlé, une fontaine de larmes se déversait aussi. 

Tout le monde attendait impatiemment la suite.

Sahil reprit son récit.

Ce soir-là, ils n’étaient plus que six dans la chambre. Tous savaient ce qui s’était passé. Alors, comme souvent, ils avaient dépensé tout ce qu’ils avaient gagné si durement en alcool et en cigarettes pour tenter d’oublier. Oublier l’enfer dans lequel ils avaient atterri.

Heureusement, cette nuit maudite en regardant la lune à moitié voilée, un rêve avait émergé. Son véritable rêve, cette fois-ci.

S’il sortait vivant de là, il retrouverait sa femme, son fils, ses beaux-parents, et ensemble ils ouvriraient une guesthouse. Une maison où, comme ce soir, sa famille et des Occidentaux viendraient se retrouver pour chanter, danser, et se souvenir. Se souvenir que la vie est précieuse.

Mira avait eu le temps de sécher ses larmes, mais elle demeurait bouleversée par cette histoire.

La femme de Sahil se mit alors à chanter et sa voix envoûtante enveloppa le petit cercle. Puis, le reste de la soirée se passa comme elle avait commencé : entre rires, discussions et chants.

Au bout de quelques minutes, Mira et Florenzo se regardèrent.

Leur bus pour Katmandou partait dans moins de cinq heures. Ils avaient déjà été très déraisonnables ce soir. Ils commencèrent à se lever. Mira  se dirigeait vers la femme de Sahil et sa mère, ces femmes qui l’avait accueillie comme une soeur et une fille et qui étreignait longuement sans retenue. Puis, vint le tout de Sahil. Un adieu bien différent. Quand la proposition surgit, elle ne s’y attendait pas. 

Alors que Mira lui tend la main, celui-ci la regarda droit dans les yeux et lui demanda si elle voulait contribuer à la réalisation de son rêve : financer la création de cette guesthouse.

À cet instant, son cœur se serra.

Elle resta muette quelques secondes, abasourdie, choquée par ce qu’elle venait d’entendre. Cette fois, elle ne pouvait plus sonder l’approbation dans les yeux de Florenzo.

Elle était seule, seule face à elle-même.

Elle baissa le regard et finit par dire qu’elle n’avait plus d’argent.

V. Donner enfin

Sahil n’insista pas. Il lui sourit simplement.

Quand ils quittèrent la terrasse, toute la famille se leva pour leur faire un signe de la main et leur crier dans un anglais aux accents népalais.

— Have a nice trip !

Ce matin-là, cinq ans après ce voyage, Mira a reçu un courriel pour un financement participatif. Elle ne comprenait pas tout. Une jeune femme parlait de rêves, de rencontres, de liens.  En général, elle supprimait machinalement ce genre de message, mais cette fois, elle l’a ouvert et le film intérieur de cet épisode au coin du feu à Pokhara lui est revenu d’un bloc.

Cinq ans plus tôt, elle avait baissé les yeux et répondu qu’elle n’avait plus d’argent. Ce n’était pas tout à fait un mensonge. Mais ce n’était pas tout à fait vrai non plus. Ce matin-là, devant l’écran, elle comprit que ce qu’elle n’avait pas su donner à Pokhara, ce n’était pas de l’argent. C’était sa confiance.

Alors, sans réfléchir, sans chercher à comprendre, sans rationaliser, elle fit un virement comme on offre une part de soi au feu.